Par Béatrice Bomel-Rainelli, professeur à l'IUFM de Nice,
à l'occasion d'une table ronde avec Mario Ramos et Marguerite Tiberti.
Les livres qui font grandir
(Salon du livre, Nice, le 10 juin 2006)
Que veut dire cette idée d’une littérature qui aide à grandir ?
Ne craint-on pas là la fonction moralisatrice de la littérature de jeunesse (illustrée par Madame de Genlis au dix-huitième siècle et la comtesse de Ségur au dix-neuvième) ?
De plus, au sens large, « faire grandir » n’est-il pas la fonction de tout art pour adultes ou pour enfants quand cet art n’est pas seulement de distraction, de divertissement au sens pascalien du terme (c-a-d quand il n’organise pas sciemment l’oubli de soi et des autres) ?
En effet, quand la littérature nous relie au processus de civilisation, d’hominisation en nous parlant de nous ou des autres, du monde proche et des univers lointains, quand elle use de la symbolique du langage, elle nous fait grandir en nous inscrivant dans l’humanité.
Alors, quelle différence entre la littérature jeunesse et la littérature pour adultes ? Elles sont proches, en effet, par la qualité d’écriture et l’audace formelle comme thématique.
Mais la littérature jeunesse est peut-être encore plus inventive, notamment parce qu’elle dispose de ce genre spécifique qu’est l’album.
Car l’album est un lieu expérimental fabuleux : sa brièveté lui donne la densité et l’efficacité des nouvelles, son double langage (les mots et l’illustration) permet de multiplier la lecture, d’apprendre à voir sous les mots, de découvrir le mensonge des mots parfois, d’apprendre la complexité donc.
LES LIVRES FONT GRANDIR PARCE QU’ILS ÉVOQUENT LES ÉVENEMENTS AFFECTIFS DE LA VIE DES ENFANTS ET DES ADULTES.
— la fessée : Le Conte du prince en deux ou l’histoire d’une mémorable fessée d’Olivier Douzou
— la naissance d’un frère ou d’une sœur : Tout change d’A. Browne
— la séparation d’avec ses parents, l’adoption : Moun de Rascal
— le divorce, la reconstruction d’un lien avec ses enfants : C’est un papa de Rascal
— la résistance à la pédophilie : Petit Doux n’a pas peur de Marie Wabbes
— l’expérience de la guerre : Flon-Flon et Musette d’Elzbieta, Le Petit Soldat qui cherchait la guerre de Mario Ramos
— le deuil : l’Arbre sans fin de Claude Ponti, Moi et rien de Kitty Crowther, Au revoir Blaireau de Susan Varley, La Grève de la vie d’Amélie Couture, Le Dernier Voyage de Nève et Ramos, Pochée de Florence Seyvos (et Ponti)
— l’amitié : Marcel et Hugo d’A. Browne
— l’amour : Amoureux d’Anne Herbauts, La Princesse des neiges de Rascal et Girel,
— la solitude : la série des Marcel, Violette de Nadja, Anna et le Gorille d’A. Browne
— la difficulté à s’accepter : la série des Marcel, Le Voyage d’Oregon de Rascal et Joos
— la difficulté à être accepté par les autres : Okilélé et La Revanche de Lili Prune de Claude Ponti
— l'acqusition de l'autonomie : Le réveil de Nadia roman et Pascal Vilcollet
Tous ces ouvrages aident l’enfant (ou l’adulte) à se sentir moins seul dans son processus d’humanisation ; ils constituent un « Connais-toi toi-même » précieux, rassurant, qui fait passer par les mots des souffrances, des inquiétudes. Les mots constituent une mise à distance de la souffrance aussi. Ce sont les mots ou la symbolique des autres arts qui nous sauvent du désespoir et de l’angoisse d’être homme, d’être mortel, de ne pas atteindre notre inatteignable idéal du moi.
MAIS LA LJ NE SE CONTENTE PAS D’APPRENDRE L’EXERCICE DE SES PROPRES SENTIMENTS, ELLE PERMET AUSSI LA DÉCOUVERTE DE L’AUTRE, DANS TOUTE SA DIFFÉRENCE ET QQFS SA SOUFFRANCE.
— la différence que constitue l’obésité hante particulièrement le théâtre de la jeunesse : Le Journal de Grosse Patate de Dominique Richard, Mange-moi de Nathalie Papin.
— l’exploitation des paysans pauvres d’Amérique du Sud dans Salvador : la montagne, l’enfant et la mangue de Suzanne Lebeau
— la pauvreté, le travail des enfants, la précarité des immigrés, le statut de l’étranger dans Petit-Gris d’Elzbieta, Eva ou le pays des fleurs de Rascal et Joos, Côté cœur de Rascal et Girel
— la complexité de l’autre dans L’Invité d’un jour de Truman Capote.
MAIS GRANDIR NE SE FAIT PAS QUE PAR UNE LITTÉRATURE PSYCHOLOGIQUE OU MILITANTE, NOUS GRANDISSONS AUSSI PAR LE PLAISIR.
ET DÉVELOPPER LE PLAISIR CÉRÉBRAL PEUT SEUL FAIRE QU’ON NE SE LIMITE PAS AU PLAISIR DE LA NOURRITURE, DES DROGUES ET DES CARESSES.
LE LIVRE DOIT ÊTRE ASSOCIÉ AU PLAISIR PAR EXEMPLE PAR L’EXPLORATION JOUISSIVE (POUR LES ENFANTS COMME POUR LES ADULTES) DES LIVRES ANIMÉS, AVEC LEURS TIRETTES QUI FONT APPARAÎTRE AUTANT DE SURPRISES : Le Roi est occupé de Mario Ramos, La Maison hantée de Jan Pienkowski, À la fête foraine d’A. Browne.
LE LIVRE ANIMÉ POURRAIT SERVIR DE MÉTAPHORE POUR LA FONCTION DE LA LITTÉRATURE : SURPRENDRE, FAIRE CHERCHER SOUS LA PAGE OU DANS SON ÉPAISSEUR CE QUI SE CACHE SOUS LES MOTS.
PLAISIR DE L’ILLUSTRATION : LES JEUX DES ALBUMS À COMPTER (dans Maman de Ramos), LA POÉSIE DES IMAGES IDYLLIQUES DE LA NATURE (les sous-bois magnifiques de Frédéric Stehr dans Sur les traces de Maman, ou de Kazuo Iwamura dans la série sur la famille Souris), LA BEAUTÉ INQUIÉTANTE DES PAYSAGES URBAINS de Louis Joos (Le Voyage d’Oregon, Eva ou le pays des fleurs), LE PLAISIR SURPRENANT OU LA FASCINATION ANGOISSANTE des dessins d’A Browne (où les arbres révèlent la monstruosité latente de la forêt dans Le Tunnel par exemple mais peuvent simplement jouer sur la métaphore de la mer dans Histoire à quatre voix). LA LUMINOSITE d'Odilon à tire d'aile de Laurence Cleyet-Merle.
LE PLAISIR DE LA CULTURE EST AUSSI DÉCOUVERT TRÈS TÔT PAR LES ENFANTS DANS LES OUVRAGES QUI DÉTOURNENT LES CONTES : chez Geoffroy de Pennart (Le Loup est revenu, Je suis revenu), A. Browne (Dans la forêt profonde), Solotareff (Petit Chaperon vert), Rascal (Petit Lapin rouge). CONNAÎTRE LE CONTE D’ORIGINE PEUT SEUL FAIRE ACCÉDER À L’HUMOUR DE SA PARODIE OU DE SON DÉTOURNEMENT.
MAIS LE PLAISIR DOIT ÊTRE AUSSI DANS LES MOTS :
PLAISIR DE L’HUMOUR : le rire châtie bien l’orgueil du loup dans C’est moi le plus fort de Mario Ramos ; la puissance des expressions courantes se révèle dans Au lit petit monstre de Mario Ramos ; l’ambiguïté pleine d’humour du langage met à jour l’insupportable répartition sexuée des tâches domestiques dans Papa n’a pas le temps de Philippe Corentin ; et certains apprécient l’humour noir de Rascal dans Ami-Ami.
PLAISIR DES JEUX VERBAUX : les joutes verbales des préadolescents dans Records de Douzou, l’exploration de l’état d’amoureux à travers toutes les expressions employées dans Amoureux d’Anne Herbauts, Les burlesques Mines de Trombines de Myriam Picard.
LE PLAISIR DOIT ÊTRE AUSSI LIÉ À LA PUISSANCE ÉVOCATOIRE DU LANGAGE
— L’écriture de certains albums se fait par moments poétique : la partie centrale du Voyage d’Oregon devient poème, sous la double invocation de Rimbaud et de Van Gogh.
— L’écriture peut être aussi chantante, rythmée, primesautière. C’est un peu la marque des éditions du Ricochet, elle peut constituer une chanson (La Grenouille à grande bouche se chante avec ses formulettes, telle « Hop La Hop La la voilà qui s’en va »)
— Un album peut constituer en fait un recueil poétique : par exemple les quatre livres sur les saisons publiés par Marguerite tiberti (C’est pas les Tropiques) constituent en fait une sorte de recueil de poèmes, de haikai charmants ; Le Rêve d’Icare de Rascal est aussi un poème plus qu’un album.
LA PUISSANCE ÉVOCATOIRE DU LANGAGE PEUT PASSER AUSSI PAR LA RÉVÉLATION DE LA PUISSANCE MYSTÉRIEUSE DE LA CRÉATION.
— Ecrire semble créer un être dans La Petite Fille du livre de Nadja, comme si écrire était une sorte de magie blanche, libératrice, ôtant un enfant des griffes de l’asservissement pour le faire advenir à la lumière de l’amour, par l’écriture.
— De la même façon, Le Rêveur de Ian McEwan constitue une métaphore de l’acte d’écrire : le jeune Peter Fortune pratique la rêverie comme une sorte de processus chamanique, il entre ainsi dans l’autre, devient l’autre et le comprend, qu’il soit homme, animal ou poupée, qu’il soit un enfant ou un adulte. Et plus tard, dit le narrateur, il est devenu écrivain et inventeur...
C’EST DONC GRÂCE À LA FONCTION CHAMANIQUE DES ÉCRIVAINS QUE LES LECTEURS QUE NOUS SOMMES ENTRENT À LEUR TOUR DANS L’ÂME DE L’AUTRE ET DONC EN EUX-MEMES (« INSENSÉ QUI CROIT QUE JE NE SUIS PAS TOI » COMME DISAIT VICTOR HUGO). ET LES ÉDITEURS SONT LES SERVANTS DE CE CULTE. MERCI, MARIO RAMOS ! MERCI MARGUERITE TIBERTI ! MERCI DE NOUS AIDER À GRANDIR.
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Auteure
AUTOPORTRAIT
J’ai 50 ans, 2 enfants, vis et travaille à Nice où je suis institutrice spécialisée auprès d’élèves en difficulté. J’aime dire que j’ai lu tard parce qu’avant je ne m’ennuyais pas !
Tout a vraiment commencé avec Camus qui a su écrire « pour moi », dans la tête de qui je me suis sentie comme chez moi. J’ai découvert avec lui le goût, les odeurs, la chaleur de la lecture. Depuis, bien sûr, d’autres auteurs ont su me faire voyager, de préférence les pieds dans l’eau et la tête au soleil. C’est cette délicieuse sensation de liberté, ces rencontres fortuites et le doux balancement des mots que j’ai toujours envie de transmettre. La littérature jeunesse ne manque pas de poètes, même s’ils ne sont pas nommés comme tels. Mes élèves sont abreuvés de lectures fictionnelles, où quelque soit la nationalité du héros, il arbore obligatoirement avec moi l’accent du midi !
J’entretiens avec la littérature un rapport affectueux qui m’a amenée à la lire, la faire lire, la re-lire et enfin… l’écrire. C’est un cycle classique. Il commence toujours par l’écriture secrète qui devient publique au hasard des rencontres, des amitiés et de la confiance qui nous est faite. C’est ainsi que je m’adresse aux enfants apprentis lecteurs car c’est à eux d’abord que je veux dire ce qui me tient à cœur, ce qui m’a souvent aidée, ce qui m’a fait rire, sourire ou pleurer, ce qui m’a baladée, bercée, fait rêver… Ces petits riens qu’on ajoute avec des mots, petits ou gros, et qui sont toujours là où on les a déjà vus, où on les a déjà lus.
Les livres comme des copains qu’on réunit autour de soi les jours de mal parade, mais aussi les livres qu’on caresse, qu’on offre, qu’on dévore pour mieux les incorporer !
Le Scriptophone est mon premier livre publié. Et Le Réveil, mon dernier-né !
pascal.vilcollet@free.fr
AUTOPORTRAIT
Je suis né à Melun en 1979 et je vis à Pontault-Combault, aux portes de Paris. Depuis tout petit, j'ai toujours su ce que je voulais faire : dessiner ! (Mes parents ont gardé tous mes dessins !)
Dès l'âge de 16 ans, j'ai commencé à élaborer mon "plan de carrière". D'abord un B.E.P impression, en deux ans : j'ai exploré des techniques telles que la lithographie et l'offset qui me passionnent toujours. Puis un B.T dessinateur maquettiste, pendant trois ans. Et pour finir, un diplôme de concepteur graphique obtenu au terme de quatre ans d'études à l'E.P.S.A.A.
J'ai donc bien visité la chaîne graphique... Sur mon parcours, une rencontre déterminante : Laurent Richard (Les dents de la poule). J'ai effectué un stage au sein de son collectif. J'apprécie également François Roca, Delphine Durand et Muriel Kerba qui sont aussi illustrateurs jeunesse.
J'adore me promener au Louvre et au palais de Tokyo. J'aime beaucoup Caravage pour ses clairs-obscurs. J'utilise les techniques de l'acrylique, gouaches et crayons de couleurs, et pratique aussi l'illustration vectorielle. Quand je ne dessine pas, ce qui est rare, je tape dans un ballon. (J'ai aussi voulu être footballeur.)
Actuellement, je dessine pour la presse jeunesse (Milan presse, J'apprends à lire, Toboggan, Fleurus, Turbulences) et pour l'édition (Milan édition, Fleurus et Kaléidoscope). Je travaille aussi dans la publicité comme story boarder et rough man.
Le réveil, pistes de travail
(vécues lors d’animations pédagogiques autour de l'album)
Le grand format de l’album est un support très confortable pour un travail de groupe.
Les thèmes généraux :
- La famille : il s’agit d’une famille avec une référence aux grand parents
- Les actions : la « gymnastique » pour sortir du lit, grimper sur un tabouret, descendre de la table, aller faire pipi, se déplacer dans les différentes pièces de la maison
- Le petit déjeuner : il récupère des céréales et ne sait pas ouvrir la bouteille de lait
- La maison : les différentes pièces et leur mobilier, leurs occupants
- Les jouets : les Play Mobil, les ours et les jouets dans les chambres, la télé (il ne sait pas l’allumer donc ne peut la regarder seul, ouf !)
- Les albums : il ne sait pas encore lire, fait référence à ceux qu’on lui lit, un peu d’intertextualité avec « boucle d’or »
- La sucette : je n’étais pas vraiment pour !, mais elle apparaît en tant qu’objet représentatif de l’enfance ; elle finit par traîner sur le sol de sa chambre. Elle est tout de suite remarquée par les enfants (il se réveille sans, puis la porte puis l’abandonne)
Avec des PS
L’histoire peut être découverte en feuilletage durant lequel les enfants s’expriment volontiers.
On peut envisager des activités de lecture d’images ; elles sont très attractives, colorées et très parlantes pour les enfants.
Les thèmes :
- les « doudous »
- les jouets
- la sucette
- le petit déjeuner
- les albums favoris
- la chronologie du réveil
- la famille
- les pièces de la maison…
Avec des MS
Feuilletage, narration et lecture, ainsi que toutes les activités des petits en y ajoutant :
- l’intertextualité retrouvée facilement à l’évocation de Boucle d’or
- les classements
- les activités de chronologie
- les tris d’images
- le vocabulaire de la maison
- le schéma corporel lié à la « gym » pour sortir du lit et grimper jusqu’au placard
- les repérages de lettres avec les illustrations des cubes et lettres découpées arrivent dès le titre.
« C’est la lettre de mon prénom ! »
Cycle II
Découverte et lecture de l’album
- commentaires et expression
- illustration d’un passage choisi
- lecture d’indices (différents ours, chambre de la sœur…)
- écriture inventé ou/et dictée à l’adulte (en fonction du travail mené en classe)
- reconnaissance des lettres, jeux de production d’écrit (associé au titre)
- l’évocation des parents et de la sœur (sans image) ouvre le champ descriptif de leur propre famille
- le schéma narratif : s’il fait… ou s’il ne fait pas
Avec des CP
Découverte et lecture de l’album.
La lecture autonome par les élèves ne devra pas être envisagée trop tôt dans l’année. Il s’agit d’un texte volontairement « écrit » plus accessible à de bons lecteurs. Il ne faudrait pas que les CP se trouvent en difficulté et perdent le plaisir lié à l’album.
Toutefois rien n’interdit de le joindre aux albums de la bibliothèque de la classe !
Les GS et CP qui ont déjà fréquenté cet album ont en fin de séance inventé une histoire reprenant comme schéma narratif le cheminement d’un point à un autre comme le héros qui va d’une pièce à l’autre. Ils ont ensuite recherché des albums connus construits sur le même modèle et ont réalisé un album de classe au CP et un individuel en GS.
L’identification peut se faire sur la sœur lectrice. On peut aller plus loin pour l’écriture bien sûr, soit en choisissant de fouiller un passage, soit en continuant l’histoire.
Les plus grands parlent facilement de leurs habitudes de sommeil, évoquent leurs terreurs nocturnes, leur désir d’aller dormir avec leurs parents et parfois les difficultés familiales qui sont révélées par le choix du lit (« papa dort dans le canapé »). Ils sont aussi très précis sur les règles d’hygiène alimentaire et d’hygiène corporelle. (« Ho ! tu te laves les dents avant de déjeuner ! »)
Ensuite les élèves ont remarqué qu’on ignorait ce qu’allait faire le héros et ont émis des hypothèses :
- partir en vacances
- partir en week end
- aller à l’école
- aller chez les grands parents
- aller faire du sport
- aller à la danse…
Chacun a choisi sa suite et a continué son histoire en production écrite autonome.



