Lundi 20 novembre 2006

Par Béatrice Bomel-Rainelli, professeur à l'IUFM de Nice,

à l'occasion d'une table ronde avec Mario Ramos et Marguerite Tiberti.

Les livres qui font grandir

(Salon du livre, Nice, le 10 juin 2006)


 


Que veut dire cette idée d’une littérature qui aide à grandir ?

Ne craint-on pas là la fonction moralisatrice de la littérature de jeunesse (illustrée par Madame de Genlis au dix-huitième siècle et la comtesse de Ségur au dix-neuvième) ?

De plus, au sens large, « faire grandir » n’est-il pas la fonction de tout art pour adultes ou pour enfants quand cet art n’est pas seulement de distraction, de divertissement au sens pascalien du terme (c-a-d quand il n’organise pas sciemment l’oubli de soi et des autres) ?

En effet, quand la littérature nous relie au processus de civilisation, d’hominisation en nous parlant de nous ou des autres, du monde proche et des univers lointains, quand elle use de la symbolique du langage, elle nous fait grandir en nous inscrivant dans l’humanité.

Alors, quelle différence entre la littérature jeunesse et la littérature pour adultes ? Elles sont proches, en effet, par la qualité d’écriture et l’audace formelle comme thématique.
Mais la littérature jeunesse est peut-être encore plus inventive, notamment parce qu’elle dispose de ce genre spécifique qu’est l’album.

Car l’album est un lieu expérimental fabuleux : sa brièveté lui donne la densité et l’efficacité des nouvelles, son double langage (les mots et l’illustration) permet de multiplier la lecture, d’apprendre à voir sous les mots, de découvrir le mensonge des mots parfois, d’apprendre la complexité donc.


LES LIVRES FONT GRANDIR PARCE QU’ILS ÉVOQUENT LES ÉVENEMENTS AFFECTIFS DE LA VIE DES ENFANTS ET DES ADULTES.

— la fessée : Le Conte du prince en deux ou l’histoire d’une mémorable fessée d’Olivier Douzou

— la naissance d’un frère ou d’une sœur : Tout change d’A. Browne

— la séparation d’avec ses parents, l’adoption : Moun de Rascal

— le divorce, la reconstruction d’un lien avec ses enfants : C’est un papa de Rascal

— la résistance à la pédophilie : Petit Doux n’a pas peur de Marie Wabbes

— l’expérience de la guerre : Flon-Flon et Musette d’Elzbieta, Le Petit Soldat qui cherchait la guerre de Mario Ramos

— le deuil : l’Arbre sans fin de Claude Ponti, Moi et rien de Kitty Crowther, Au revoir Blaireau de Susan Varley, La Grève de la vie d’Amélie Couture, Le Dernier Voyage de Nève et Ramos, Pochée de Florence Seyvos (et Ponti)

— l’amitié : Marcel et Hugo d’A. Browne

— l’amour : Amoureux d’Anne Herbauts, La Princesse des neiges de Rascal et Girel,

— la solitude : la série des Marcel, Violette de Nadja, Anna et le Gorille d’A. Browne

— la difficulté à s’accepter : la série des Marcel, Le Voyage d’Oregon de Rascal et Joos

— la difficulté à être accepté par les autres : Okilélé et La Revanche de Lili Prune de Claude Ponti

— l'acqusition de l'autonomie : Le réveil de Nadia roman et Pascal Vilcollet

Tous ces ouvrages aident l’enfant (ou l’adulte) à se sentir moins seul dans son processus d’humanisation ; ils constituent un « Connais-toi toi-même » précieux, rassurant, qui fait passer par les mots des souffrances, des inquiétudes. Les mots constituent une mise à distance de la souffrance aussi. Ce sont les mots ou la symbolique des autres arts qui nous sauvent du désespoir et de l’angoisse d’être homme, d’être mortel, de ne pas atteindre notre inatteignable idéal du moi.


MAIS LA LJ NE SE CONTENTE PAS D’APPRENDRE L’EXERCICE DE SES PROPRES SENTIMENTS, ELLE PERMET AUSSI LA DÉCOUVERTE DE L’AUTRE, DANS TOUTE SA DIFFÉRENCE ET QQFS SA SOUFFRANCE.

— la différence que constitue l’obésité hante particulièrement le théâtre de la jeunesse : Le Journal de Grosse Patate de Dominique Richard, Mange-moi de Nathalie Papin.

— l’exploitation des paysans pauvres d’Amérique du Sud dans Salvador : la montagne, l’enfant et la mangue de Suzanne Lebeau

— la pauvreté, le travail des enfants, la précarité des immigrés, le statut de l’étranger dans Petit-Gris d’Elzbieta, Eva ou le pays des fleurs de Rascal et Joos, Côté cœur de Rascal et Girel

— la complexité de l’autre dans L’Invité d’un jour de Truman Capote.

— les multiples sens du verbe aimer, L'ogrionne anorexique de Christian Poslaniec et Pef

MAIS GRANDIR NE SE FAIT PAS QUE PAR UNE LITTÉRATURE PSYCHOLOGIQUE OU MILITANTE, NOUS GRANDISSONS AUSSI PAR LE PLAISIR.

ET DÉVELOPPER LE PLAISIR CÉRÉBRAL PEUT SEUL FAIRE QU’ON NE SE LIMITE PAS AU PLAISIR DE LA NOURRITURE, DES DROGUES ET DES CARESSES.


LE LIVRE DOIT ÊTRE ASSOCIÉ AU PLAISIR PAR EXEMPLE PAR L’EXPLORATION JOUISSIVE (POUR LES ENFANTS COMME POUR LES ADULTES) DES LIVRES ANIMÉS, AVEC LEURS TIRETTES QUI FONT APPARAÎTRE AUTANT DE SURPRISES :  Le Roi est occupé de Mario Ramos, La Maison hantée de Jan Pienkowski, À la fête foraine d’A. Browne.


LE LIVRE ANIMÉ POURRAIT SERVIR DE MÉTAPHORE POUR LA FONCTION DE LA LITTÉRATURE : SURPRENDRE, FAIRE CHERCHER SOUS LA PAGE OU DANS SON ÉPAISSEUR CE QUI SE CACHE SOUS LES MOTS.


PLAISIR DE L’ILLUSTRATION : LES JEUX DES ALBUMS À COMPTER (dans Maman de Ramos), LA POÉSIE DES IMAGES IDYLLIQUES DE LA NATURE (les sous-bois magnifiques de Frédéric Stehr dans Sur les traces de Maman, ou de Kazuo Iwamura dans la série sur la famille Souris),  LA BEAUTÉ INQUIÉTANTE DES PAYSAGES URBAINS de Louis Joos (Le Voyage d’Oregon, Eva ou le pays des fleurs), LE PLAISIR SURPRENANT OU LA FASCINATION ANGOISSANTE des dessins d’A Browne (où les arbres révèlent la monstruosité latente de la forêt dans Le Tunnel par exemple mais peuvent simplement jouer sur la métaphore de la mer dans Histoire à quatre voix). LA LUMINOSITE d'Odilon à tire d'aile de Laurence Cleyet-Merle.


LE PLAISIR DE LA CULTURE EST AUSSI DÉCOUVERT TRÈS TÔT PAR LES ENFANTS DANS LES OUVRAGES QUI DÉTOURNENT LES CONTES : chez Geoffroy de Pennart (Le Loup est revenu, Je suis revenu), A. Browne (Dans la forêt profonde), Solotareff (Petit Chaperon vert), Rascal (Petit Lapin rouge). CONNAÎTRE LE CONTE D’ORIGINE PEUT SEUL FAIRE ACCÉDER À L’HUMOUR DE SA PARODIE OU DE SON DÉTOURNEMENT.


MAIS LE PLAISIR DOIT ÊTRE AUSSI DANS LES MOTS :


PLAISIR DE L’HUMOUR : le rire châtie bien l’orgueil du loup dans C’est moi le plus fort de Mario Ramos ; la puissance des expressions courantes se révèle dans Au lit petit monstre de Mario Ramos ; l’ambiguïté pleine d’humour du langage met à jour l’insupportable répartition sexuée des tâches domestiques dans Papa n’a pas le temps de Philippe Corentin ; et certains apprécient l’humour noir de Rascal dans Ami-Ami.


PLAISIR DES JEUX VERBAUX : les joutes verbales des préadolescents dans Records de Douzou, l’exploration de l’état d’amoureux à travers toutes les expressions employées dans Amoureux d’Anne Herbauts, Les burlesques Mines de Trombines de Myriam Picard.


LE PLAISIR DOIT ÊTRE AUSSI LIÉ À LA PUISSANCE ÉVOCATOIRE DU LANGAGE

— L’écriture de certains albums se fait par moments poétique : la partie centrale du Voyage d’Oregon devient poème, sous la double invocation de Rimbaud et de Van Gogh.

— L’écriture peut être aussi chantante, rythmée, primesautière. C’est un peu la marque des éditions du Ricochet, elle peut constituer une chanson (La Grenouille à grande bouche se chante avec ses formulettes, telle « Hop La Hop La la voilà qui s’en va »)

— Un album peut constituer en fait un recueil poétique : par exemple les quatre livres sur les saisons publiés par Marguerite tiberti (C’est pas les Tropiques) constituent en fait une sorte de recueil de poèmes, de haikai charmants ; Le Rêve d’Icare de Rascal est aussi un poème plus qu’un album.

 
LA PUISSANCE ÉVOCATOIRE DU LANGAGE PEUT PASSER AUSSI PAR LA RÉVÉLATION DE LA PUISSANCE MYSTÉRIEUSE DE LA CRÉATION.

— Ecrire semble créer un être dans La Petite Fille du livre de Nadja, comme si écrire était une sorte de magie blanche, libératrice, ôtant un enfant des griffes de l’asservissement pour le faire advenir à la lumière de l’amour, par l’écriture.

— De la même façon, Le Rêveur de Ian McEwan constitue une métaphore de l’acte d’écrire : le jeune Peter Fortune pratique la rêverie comme une sorte de processus chamanique, il entre ainsi dans l’autre, devient l’autre et le comprend, qu’il soit homme, animal ou poupée, qu’il soit un enfant ou un adulte. Et plus tard, dit le narrateur, il est devenu écrivain et inventeur...


C’EST DONC GRÂCE À LA FONCTION CHAMANIQUE DES ÉCRIVAINS QUE LES LECTEURS QUE NOUS SOMMES ENTRENT À LEUR TOUR DANS L’ÂME DE L’AUTRE ET DONC EN EUX-MEMES (« INSENSÉ QUI CROIT QUE JE NE SUIS PAS TOI » COMME DISAIT VICTOR HUGO). ET LES ÉDITEURS SONT LES SERVANTS DE CE CULTE. MERCI, MARIO RAMOS ! MERCI MARGUERITE TIBERTI ! MERCI DE NOUS AIDER À GRANDIR.

-


par Béatrice Bomel-Rainelli publié dans : Conférences
Dimanche 15 octobre 2006

      Un amateur de chair fraîche est nécessairement quelqu’un qui se soucie de ce qu’il mange. Pas n’importe quoi ! De là à penser que l’ogre, malgré sa réputation de goinfre, soit un dégustateur délicat, qui non seulement recherche la fraîcheur des aliments, mais également les accommode avec raffinement, il n’y avait qu’un pas, que cependant je n’ai pas voulu franchir avant d’avoir effectué une enquête. 

       Des recettes de cuisine ogresques, j’en connaissais déjà quelques-unes, pour les avoir lues dans le livre de Sylvie Chausse et de deux compères : Les ogres (Albin Michel). Par exemple, le « jambon de demoiselle » ou le « Pâté de langues de bavards ». Seulement voilà, ce livre est un documentaire et l’on sait qu’il faut aborder les documentaires avec circonspection, surtout lorsqu’on ignore les sources des auteurs. 

       Je me suis donc plongé dans mon enquête, et je suis tombé de haut. En effet, mon constat final, c’est que la question de la gourmandise des ogres ne peut même pas se poser, et je vais m’en expliquer. 

     Le loup fait son boulot, mais ce n’est pas vraiment le cas de l’ogre. On le dit boulimique mais j’ai découvert qu’il est surtout aboulique. Le loup, lui, si fidèle à sa réputation, n’hésite pas à boulotter les chevreaux (sauf celui qui est caché dans l’horloge), les deux premiers petits cochons, le Petit Chaperon Rouge et, en prime, sa grand-mère. Du boulot net et sans bavures ! Et même, quand le loup devient bon au point d’émouvoir Delphine et Marinette, dans Les Contes du chat perché, son instinct animal prend le dessus et il finit par avaler les deux fillettes. A-t-on idée, aussi, de jouer au loup …avec le loup ! 

      Or, si le loup passe à l’acte, ce n’est pas le cas de l’ogre, et c’est ce qui m’a tant surpris. Voyez l’ogre le plus célèbre, celui du Petit Poucet. Quand il arrive chez lui, son repas est prêt. S’agit-il d’un fricandeau de pré-adolescents aux petits oignons ? Que nenni ! C’est banalement du mouton. A ce moment, l’ogre sent la chair fraîche, découvre le Petit Poucet et ses frères, et les dévore… des yeux, dit le texte. Voici un comportement bien velléitaire. Et l’on ne s’étonne donc pas que l’ogre se laisse convaincre par sa femme de différer l’acte de dévoration ; à titre de compensation, elle lui sert un veau, deux moutons et la moitié d’un cochon. On connaît la suite : l’ogre n’aura jamais l’occasion de goûter au moindre orteil des enfants. 

      A y regarder de plus près, je me suis rendu compte que le Petit Poucet devait avoir eu vent de ce comportement timoré de l’ogre. En effet, quand il frappe à la porte, la femme qui lui ouvre le met clairement en garde : « C’est ici la maison d’un ogre qui mange les petits enfants », dit-elle. Or Poucet lui répond : « Il est bien sûr que les loups de la forêt ne manqueront pas de nous manger cette nuit, si vous ne voulez pas nous retirer chez vous ». Voici un petit garçon bien avisé. Il sait, lui que les loups passent à l’acte, et qu’il y a beaucoup plus de chance de s’en tirer avec l’ogre.  

      L’ogre du Chat botté est-il plus fidèle à sa réputation ? En aucun cas, il n’a d’ogre que le nom, on ne le voit pas à table et c’est d’ailleurs lui qui se fait dévorer par le Chat botté, une fois transformé en souris. 

      La sorcière de Hansel et Gretel est bien connue pour manger les enfants après les avoir fait rissoler dans son four. En voilà une qui m’a donné de l’espoir. Surtout qu’elle fait preuve de délicatesse, en attirant les enfants grâce aux friandises dont est bâtie sa maison. Mais j’ai été profondément déçu. Sous prétexte d’engraisser les deux gosses, elle diffère, elle diffère… et finalement, elle sera flouée et jetée dans le four. On voit bien qu’elle était incapable de passer à l’acte. 

      Et je n’ai pas non plus trouvé de dévoration effective chez l’horrible Baba Yaga qui vit dans une maison hissée sur des pattes de poule. Pis, elle paraît plutôt être le personnage dont on menace les enfants pas sages que le monstre espéré.  

      ça m’a donné presque envie de relire La Barbe Bleue. En voilà un, au moins, qui ne déçoit pas son public assoiffé de sang. Seulement, convenons-en, malgré quelques stupidités que j’ai pu lire ici ou là, Barbe Bleue n’a pas grand-chose à voir avec l’ogritude. 

      J’étais prêt à renoncer, mais quand on commence une enquête, on la mène à son terme ! Alors je me suis tourné vers la littérature contemporaine. Dans Le Géant de Zéralda, d’Ungerer, pas de dévoration. Dans Luc et Lola, de Yak Rivais (Lo Païs / Le Rocher), les ogres géants sont effrayants. Mais au lieu de dévorer les deux enfants, ils en font leur jouet. Je ne cite que pour mémoire L’ogre, le loup, la petite fille et le gâteau, de Philippe Corentin (EDL), où l’ogre finit dans l’estomac des crocodiles. Je me suis alors tourné vers L’ogresse en pleurs, de Valérie Dayre. Là, au beau milieu, il est écrit qu’elle croque le gamin. Vite, tournons la page ! Patatras, ou plutôt rantanplan ! Peut-on s’en remettre au jugement d’un singe ? Dont on ignore d’ailleurs ce qu’il faisait là. Ne serait-ce pas alors plutôt une double vision de l’ogresse affamée ? En creusant un peu plus ce livre, je me suis rendu compte que, premièrement, le narrateur lui-même nous met en garde puisque la phrase finale se termine par « (…) les mots sont confondants ». Que, deuxièmement, jamais dans l’album ne figure le mot « ogresse », le personnage principal étant toujours désigné par « la femme ». Et que, troisièmement et surtout, cette femme, faisant la fine bouche, ne cesse de refuser de manger les enfants : celui-ci n’a que la peau sur les os, cet autre est trop rond et lui boucherait le gosier, etc. Finalement, c’est bien le refus de manger les enfants qui la caractérise. Comme la diablesse de La diablesse et son enfant, de Marie N’daye (EDL), elle est en mal d’enfant à chérir, non à dévorer. 

      Un dernier espoir est apparu quand j’ai commencé Le déjeuner de la petite ogresse, d’Anaïs Vaugelade (EDL). Le texte dit, au début : « Chaque dimanche, à déjeuner, la petite ogresse mange un enfant. C’est une tradition de famille chez les ogres », une variante ethnique de la poule au pot d’Henri IV. Cette jeune ogresse au regard affamé paraît bien déterminée. Elle attrape un enfant, le ramène chez elle, et une suite d’évènements auxquels elle ne s’attendait pas l’empêche de passer à l’acte. Pis encore, l’ogresse et sa victime se marient à la fin, la première ayant promis de ne plus manger personne. Je me suis dit que cette petite ogresse-là avait un point commun avec mon ogrionne anorexique : elle aussi a du mal à démêler les deux sens du verbe aimer. Et c’est alors que je me suis rendu compte, avec stupeur, qu’aucune scène de dévoration n’était non plus présente dans mon album. 

      On dirait bien, par conséquent, que les ogres vivent une réputation usurpée ! Songeons à leur ancêtre commun, Kronos, l’un des titans assimilé à Saturne par les Romains. On dit qu’il a dévoré ses enfants. Mais quand on y regarde de plus près, on rend compte qu’il ne s’agit pas d’alimentation. Craignant de subir le sort qu’il a lui-même fait subir à son père, Ouranos, Kronos décide de se débarrasser de ses enfants au fur et à mesure de leur naissance. Pour ce faire, il les avale. C’est juste un procédé d’élimination. Jamais il ne considère ses enfants comme de la nourriture ! D’ailleurs, quand sa femme, lasse de voir ses enfants dévorés, remplace le dernier né, Zeus, par un caillou soigneusement langé, Kronos ne s’aperçoit de rien. Ce qui prouve bien qu’il ne croque ni ne mâche. En fait, Kronos ferait un meilleur ancêtre du loup que de l’ogre. La pierre qu’on met dans l’estomac du loup, ça ne vous rappelle pas de nombreux contes ? D’ailleurs, comme dans ces contes, Zeus parvient à faire régurgiter ses frères et sœurs par son père. 

      Au terme d’une enquête, il est d’usage de livrer des conclusions, de tenter d’interpréter ce qu’on a constaté. Je vais donc m’y risquer. 

      Ma première hypothèse est d’ordre ethnologique. En comparant le loup, qui passe à l’acte, et l’ogre, qui ne le fait pas, je me suis rendu compte qu’il y a une différence considérable entre les deux monstres. Le loup ne s’attaque pas aux membres de son espèce, il mange les autres, animaux ou humains. Au contraire, l’ogre semble appartenir à l’espèce humaine, même s’il est plus grand et plus féroce, et ses victimes supposées également. Le grand tabou qui empêche l’ogre de passer à l’acte ne serait donc pas celui de la dévoration, mais celui du cannibalisme : on ne dévore pas ses cousins germains, c’est pas bien ! Et si j’en crois Catherine Sevestre, auteur de l’essai Le roman des contes (Cedis), il y aurait eu au Moyen-âge des contes oraux où les ogres passaient à l’acte. Mais, signale-t-elle, le passage à l’écrit a appauvri le thème de l’ogre. 

      Ma deuxième hypothèse, psychanalytique, s’appuie sur le conflit intérieur suscité par l’ambiguïté du verbe « aimer ». L’amour est parfois une tentative d’absorber l’autre, de l’unir à soi au point de ne faire qu’un, une tentative fusionnelle qu’en réalité seule la dévoration, au sens propre ou au sens figuré peut parvenir à réaliser. Le langage de l’amour est révélateur à cet égard : on dévore quelqu’un de baisers, on dit de quelqu’un qu’on désire qu’il est appétissant ou, plus crûment, qu’elle est à croquer ! D’ailleurs, Charles Perrault l’a mis clairement en évidence dans sa moralité du Petit Chaperon Rouge. Dans ces conditions, on peut imaginer que l’ogre, partagé entre dévorer son semblable, son frère, ou l’aimer en tant que tel, hésite, diffère l’acte final jusqu’à ce que sa victime trouve le moyen de s’échapper. Dans ce sens, tous les ogres seraient en quelque sorte anorexiques ! On se fie trop à leur apparence monstrueuse pour leur prêter un psychisme aussi laid. Alors que La Belle et la Bête, dont l’héroïne croit, elle aussi, que la Bête va la dévorer, aurait dû nous mettre en garde depuis longtemps. 

      Ma troisième hypothèse, c’est que l’ogre, en ne passant pas à l’acte, oblige le lecteur à se situer vis-à-vis du tabou. Il ne faut pas oublier que le mot ogre vient d’Orcus – l’ancien nom de Pluton dieu de la mort et gardien des enfers. De fait, l’ogre se comporte en gardien et non en recruteur comme Satan, plus tard. L’ogre participe ainsi à une certaine approche existentialiste puisque, comme disait Sartre, l’enfer c’est les autres, et que son non-passage à l’acte oblige le lecteur à se dévoiler ses attentes morbides vis-à-vis des autres. 

      Enfin, j’ai une dernière hypothèse qui a pu échapper à tous les narrateurs des histoires que j’ai évoquées : l’ogre est peut-être un gourmet, en fin de compte. S’il diffère l’acte de dévoration, c’est qu’il n’est pas goinfre. Il prend le temps d’éplucher son livre de recettes, de chercher une façon originale d’accommoder l’enfant avant de le déguster. C’est une dernière hypothèse qui m’a incité à mener une autre enquête, directement au pays des ogres, dont L’ogrionne anorexique est le compte-rendu. 
 

Conférence de Christian Poslaniec.


par Marguerite Tiberti publié dans : Conférences

Site

Sur ce blog, vous trouverez nos livres récents ou réédités. Pour découvrir nos premiers titres, rendez-vous sur notre site : http://editionricochet.free.fr
 
 

Recherche

Newsletter

Inscription à la newsletter

Flux Dynamiques

  • Feed RSS 2.0
  • Feed ATOM 1.0
  • Feed RSS 2.0
créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus